NumActu
Réseaux Sociaux

Rouler à contresens pour des vues : le phénomène TikTok qui endeuille le Royaume-Uni et l’Irlande

· Par Brice Matter

Rouler à contresens pour des vues : le phénomène TikTok qui endeuille le Royaume-Uni et l’Irlande

Sept morts sur l’A66 en Angleterre, cinq adolescents tués une semaine plus tôt sur la M9 en Irlande : la multiplication des vidéos de conduite à contresens partagées sur TikTok met la plateforme sous pression maximale. Downing Street exige des retraits, le régulateur Ofcom enquête et Dublin demande des comptes.

Sept morts sur l’A66 en Angleterre, cinq adolescents tués une semaine plus tôt sur la M9 en Irlande : la multiplication des vidéos de conduite à contresens partagées sur TikTok met la plateforme sous pression maximale, entre enquête du régulateur britannique et convocation par les élus irlandais.

C’est une course folle aux conséquences mortelles. Samedi 22 août au petit matin, une Volkswagen Passat lancée à contresens sur l’A66, près de Middlesbrough dans le nord-est de l’Angleterre, a percuté de plein fouet un véhicule d’intervention de la police de Cleveland. Bilan : sept morts, dont les deux policiers à bord — Matthew Blades, 37 ans, et Tom Clough, 38 ans — et les cinq occupants de la Passat, des jeunes hommes âgés de 17 à 23 ans. Le véhicule, qui circulait sous plaques d’immatriculation clonées, venait d’être pris en chasse pendant près de sept minutes après une série de signalements.

Lundi, la police de Cleveland a annoncé l’arrestation de douze personnes — neuf hommes et trois femmes — soupçonnées notamment de « possession d’arme à feu et participation aux activités d’un groupe criminel organisé ». Quatre des passagers tués avaient des antécédents judiciaires. Fait notable, les enquêteurs ont tenu à préciser que « rien n’indique que les comportements constatés vendredi soir et samedi matin aient été filmés pour TikTok ». Mais le mal est fait : le drame de l’A66 a immédiatement ravivé un débat qui embrase les îles britanniques depuis plusieurs semaines.

En Irlande, des « likes » qui tuent

Car de l’autre côté de la mer d’Irlande, le lien avec les réseaux sociaux, lui, ne fait guère de doute. Le 16 août, une BMW transportant cinq adolescents de 15 à 18 ans remontait à contresens la M9, dans le comté de Kildare, avant de percuter frontalement une Hyundai. Les cinq jeunes sont morts sur le coup ; à bord de l’autre voiture, trois sœurs et un enfant de sept ans, en route vers l’aéroport de Dublin, ont été grièvement blessés.

Selon la police irlandaise, de jeunes conducteurs se filment délibérément en train de rouler à contresens sur les autoroutes pour récolter des « likes », les clips étant ensuite publiés sur TikTok et d’autres plateformes dans une véritable course aux vues. Les chiffres donnent la mesure du phénomène : l’opérateur du réseau autoroutier irlandais, Transport Infrastructure Ireland, a recensé 62 signalements de conduite à contresens depuis le début de l’année, soit une hausse de 32 % par rapport à la même période de 2025. « La situation échappe manifestement à tout contrôle », alerte le syndicat de policiers GRA, tandis que des parlementaires irlandais ont demandé des explications formelles à TikTok.

Quand l’algorithme récompense la transgression

Le phénomène illustre une mécanique désormais bien documentée : la gamification de la viralité. Plus un contenu est spectaculaire ou transgressif, plus il a de chances d’être poussé par les systèmes de recommandation — et plus il inspire d’imitateurs en quête de la même exposition. Après les « défis » d’étouffement ou les surfs sur les trains, la conduite à contresens s’inscrit dans cette lignée de contenus où le danger n’est pas un effet secondaire, mais l’argument même de la vidéo.

La difficulté, pour les plateformes comme pour les régulateurs, tient à la frontière mouvante entre l’exhibition filmée d’une infraction bien réelle, la simple rediffusion de faits divers et les contenus de « car culture » parfaitement légaux. C’est précisément cette zone grise que les autorités britanniques et irlandaises somment aujourd’hui TikTok de clarifier — et de modérer.

Downing Street hausse le ton, l’Ofcom enquête

La réponse politique ne s’est pas fait attendre. « Quiconque fait l’apologie de la conduite dangereuse se rend coupable d’un acte répréhensible et inacceptable », a déclaré lundi le Premier ministre britannique Andy Burnham. Downing Street a enfoncé le clou en exigeant que les contenus de « glorification de conduites dangereuses à des fins de divertissement » soient retirés des plateformes.

Surtout, le dossier prend une tournure réglementaire. Au titre de l’Online Safety Act, le régulateur britannique Ofcom rappelle que « les plateformes sont tenues de réduire au minimum l’exposition des enfants aux contenus violents ou qui encouragent des défis dangereux ». Une enquête est déjà ouverte sur le respect par TikTok de ses obligations en matière de sécurité des mineurs, et le gendarme du numérique prévient qu’il « agira si des éléments montrent que les entreprises ne sont pas à la hauteur ». De son côté, TikTok assure limiter la diffusion des contenus encourageant des comportements dangereux et met en avant ses chiffres de modération : au premier trimestre 2026, 98 % des contenus retirés pour promotion de comportements dangereux l’auraient été de manière proactive, avant tout signalement.

Un test grandeur nature pour la régulation des plateformes

Au-delà du Royaume-Uni et de l’Irlande, l’affaire résonne comme un cas d’école pour tous les régulateurs. Dans l’Union européenne, le Digital Services Act impose aux très grandes plateformes d’évaluer et d’atténuer les « risques systémiques » que leurs systèmes de recommandation font peser sur les utilisateurs — les défis dangereux viraux en sont l’exemple type. La question n’est plus seulement de savoir si TikTok supprime assez vite les vidéos signalées, mais si son algorithme contribue, en amont, à fabriquer l’audience qui pousse des adolescents à prendre le volant à contresens.

Douze morts en dix jours sur les routes britanniques et irlandaises, une enquête réglementaire en cours, un gouvernement qui hausse le ton : le dossier de la conduite à contresens pourrait bien devenir le premier grand test de l’Online Safety Act face à un phénomène viral. Et poser, une fois encore, la question que les législateurs du monde entier n’ont toujours pas tranchée : jusqu’où une plateforme est-elle responsable de ce que son algorithme amplifie ?