Maroc : les hackeurs de Jabaroot exposent les identités de 70 000 agents de sécurité et du renseignement
· Par Brice Matter · 3 min de lecture

Le groupe de hackeurs Jabaroot a mis en ligne sur Telegram des fichiers présentés comme les identités de 70 000 agents des services de sécurité et de renseignement marocains. Selon Le Monde, cette fuite d’une ampleur inédite serait l’œuvre de cinq anciens agents du contre-espionnage marocain exilés en Europe.
C’est peut-être la fuite la plus sensible jamais subie par l’appareil sécuritaire marocain. Lundi 24 août, le groupe de hackeurs Jabaroot a publié sur Telegram plusieurs fichiers présentés comme contenant les identités d’environ 70 000 agents de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST, le contre-espionnage marocain) et de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN, la police nationale), révèle Le Monde dans une enquête signée Alexandre Aublanc, Frédéric Bobin et Damien Leloup.
La fuite a été diffusée sous la bannière #OP_CEUTA, une « opération » par laquelle le groupe relie ses actions à la situation de l’enclave espagnole et à ses critiques de l’appareil sécuritaire du royaume.
Ce que contiennent les fichiers
D’après la presse ayant consulté les documents, les fichiers comportent des noms, dates de naissance et numéros de carte nationale d’identité, ainsi que des informations administratives — certains enregistrements incluraient des grades, voire des coordonnées bancaires. D’anciens membres des services marocains ayant examiné une partie des documents en jugent au moins une fraction authentique, même si aucune validation technique indépendante n’a pu être menée à ce stade.
Prudence toutefois sur le chiffre : parler de « 70 000 espions », comme l’ont fait certains médias, est trompeur. La DGSN est une vaste administration policière, et tous les noms listés ne correspondent pas, loin s’en faut, à des agents de renseignement. Il n’en reste pas moins que l’exposition de ces identités constitue un risque sérieux pour les personnes concernées et leurs familles.
Cinq anciens agents exilés en Europe, selon Le Monde
C’est l’information la plus marquante de l’enquête du quotidien : selon Le Monde, la fuite serait l’œuvre de cinq anciens agents de la DGST exilés en Europe. Une attribution qui, si elle se confirme, changerait la lecture du dossier : depuis ses premières attaques, Jabaroot — parfois désigné « Jabaroot DZ » — était largement présenté comme un groupe pro-algérien, sur fond de rivalité entre Rabat et Alger. La piste d’une dissidence interne, venue du cœur même du contre-espionnage, serait autrement plus embarrassante pour le royaume.
Dans son message de revendication, le groupe accuse les agents listés d’« espionnage, d’installation d’écoutes et de corruption de responsables politiques et d’hommes d’affaires » en Europe, et menace de nouvelles publications visant l’appareil sécuritaire marocain.
Jabaroot, une série noire pour Rabat
Cette fuite n’est pas un coup d’essai. Depuis le printemps 2025, Jabaroot a multiplié les attaques spectaculaires contre des institutions marocaines : en avril 2025, le piratage de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) avait exposé les données de millions de salariés — jusqu’au salaire d’un proche collaborateur du Palais ; en juillet 2025, le groupe avait publié des documents de la conservation foncière révélant le patrimoine immobilier de responsables de la coalition au pouvoir.
Le passage aux fichiers du renseignement marque toutefois un changement d’échelle : on ne parle plus de données sociales ou patrimoniales, mais de l’anonymat d’agents de sécurité, dont certains opèrent à l’étranger. De quoi fragiliser aussi les partenariats sécuritaires que le Maroc a tissés en Afrique et en Europe, notamment avec l’Espagne, en pleine séquence de tensions autour de Ceuta.
Quand les surveillants deviennent les surveillés
L’épisode illustre une réalité désormais familière : aucune organisation n’est à l’abri d’une fuite massive, pas même celles dont la confidentialité est le métier. Les services marocains, régulièrement cités dans les enquêtes sur le logiciel espion Pegasus — ce que Rabat a toujours démenti —, se retrouvent cette fois de l’autre côté du miroir : victimes d’une exposition de données à grande échelle, orchestrée depuis un simple canal Telegram.
Reste la question centrale, que l’enquête du Monde ne fait qu’ouvrir : si la piste des cinq anciens agents exilés se confirme, la plus grande menace pour les appareils de surveillance ne viendrait ni des puissances rivales ni des hacktivistes — mais de leurs propres rangs.