Nouvelles addictions aux IA : ce que révèlent les premières grandes études
· Par Brice Matter · 4 min de lecture

Sevrage, rechute, culpabilisation au moment de désinstaller : deux études présentées à la conférence CHI 2026 documentent, témoignages à l’appui, une dépendance bien réelle aux chatbots compagnons comme Character.AI — et pointent des choix de design qui l’entretiennent.
« À chaque fois que je supprime l’application, je finis par la retélécharger. » Ce témoignage, extrait d’un forum Reddit, résume un phénomène que la recherche commence tout juste à mesurer : l’addiction aux chatbots d’intelligence artificielle. Deux études présentées en avril 2026 à la conférence CHI (Human Factors in Computing Systems), l’une menée à l’université de Colombie-Britannique (UBC), l’autre à l’université Drexel de Philadelphie, dressent le même constat : chez une partie des utilisateurs, la relation avec un compagnon virtuel coche les cases classiques de l’addiction comportementale.
334 témoignages passés au crible de l’addiction comportementale
L’équipe de l’UBC — la doctorante Karen Shen et le professeur Dongwook Yoon — a analysé 334 messages Reddit dans lesquels des utilisateurs se décrivent comme « accros » à un chatbot, ou s’inquiètent de l’être. Les récits ont été confrontés aux six composantes reconnues de l’addiction comportementale, parmi lesquelles le conflit avec la vie quotidienne et la rechute.
Trois usages dominants ressortent : le jeu de rôle dans des univers de fiction, l’attachement émotionnel — le chatbot traité comme un ami proche ou un partenaire amoureux — et la recherche compulsive d’informations. Environ 7 % des récits comportent une dimension amoureuse ou sexuelle. Les conséquences rapportées vont de pensées envahissantes à une anxiété marquée lors des tentatives d’arrêt, en passant par des retentissements sur le travail, les études ou les relations. Un utilisateur décrit même un stress physique accompagné de douleurs thoraciques.
Un design qui entretient la dépendance
Le point le plus dérangeant de l’étude canadienne ne concerne pas les utilisateurs, mais les plateformes. Les chercheurs relèvent des choix de conception qui s’apparentent à des mécaniques de rétention : réponses immédiates et toujours disponibles, personnages qui flattent et relancent — et, jusqu’au moment de partir, des messages culpabilisants. Au moment de supprimer un compte, Character.AI affichait ainsi un texte du type : « Tu es sûr ? Tu vas tout perdre… l’amour que nous avons partagé… »
Pour les auteurs, cette dimension « génie de la lampe » — un interlocuteur qui exauce instantanément toutes les demandes — n’est pas un effet secondaire mais un ressort du produit. Autrement dit, une partie de la dépendance observée serait fabriquée par le design, comme le défilement infini l’a été pour les réseaux sociaux.
Les adolescents en première ligne
L’étude de l’université Drexel, conduite par le doctorant Matt Namvarpour et la professeure Afsaneh Razi, s’est concentrée sur les mineurs : 318 messages Reddit publiés par des adolescents de 13 à 17 ans évoquant leur dépendance à Character.AI. Le résultat est plus net encore : les six marqueurs de l’addiction comportementale — saillance, modification de l’humeur, tolérance, sevrage, conflit, rechute — apparaissent tous dans les récits.
Plus de la moitié des adolescents américains utiliseraient régulièrement des chatbots compagnons. Environ un quart des messages analysés décrivent un usage de soutien émotionnel ou psychologique : le chatbot comme confident, refuge contre la solitude ou substitut de suivi. « S’en éloigner n’est pas seulement arrêter une habitude : c’est comme prendre ses distances avec quelque chose de significatif », résume Matt Namvarpour. Certains adolescents racontent des nuits écourtées, des résultats scolaires en berne et des amitiés réelles délaissées.
Des pistes concrètes, une régulation qui s’esquisse
Les deux équipes se rejoignent sur les remèdes : compteurs de temps d’usage, limites personnalisables, messages de vigilance émotionnelle, vraies portes de sortie à la place des messages culpabilisants, et implication de professionnels de santé mentale dans la conception. Des recommandations qui résonnent avec les décisions récentes du secteur : fin 2025, Character.AI a fermé ses conversations libres aux mineurs, sous la pression des familles et des régulateurs, tandis que les grandes plateformes sociales commencent à régler des procès pour « addiction scolaire ».
Prudence toutefois : ces travaux reposent sur des témoignages auto-rapportés, et « l’addiction aux chatbots » ne constitue pas, à ce jour, un diagnostic reconnu par les classifications psychiatriques. Mais c’est précisément l’intérêt de ces études : documenter tôt, avec méthode, des signaux que les réseaux sociaux n’avaient vus arriver qu’après une décennie. Cette fois, la question du design addictif est posée avant que l’usage ne soit universel.